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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 19:03

Le tsadiq  une définition

par le Rav Léon Askénazi

 

www.breslev.co.il/articles/bnei_noah/le_tsadiq___une_définition.aspx?id=8559&language=french

 

 

S'il y avait un seul homme sur terre, l'histoire serait autre. Mais dès qu'il y en a deux, le problème de la paix et de la guerre se pose. Telle est effectivement l'équation fondamentale de la prophétie hébraïque : prévoir un monde où cette question sera résolue, un monde de paix...

 

Le premier chapitre de la Genèse laisse apparaître l'idée d'un projet qui doit être réalisé tout au long de l'histoire humaine, avec notamment deux notions directrices sous-jacentes : la bénédiction et la sainteté. Il est suivi par le récit condensé des dix premières générations qui va se conclure par un échec, celui du déluge. Ainsi cette première tentative s'achève par une sanction, non pas la destruction de l'humanité mais par son “effacement” selon les termes mêmes de la Tora. Plus précisément – selon l'enseignement du Maharal – la “forme” qu'a prise l'identité humaine se trouve annulée. Tel est le sens du fait que le déluge est un déluge d'eau et non de feu.

 

Un point doit nous frapper dans l'étude de ce récit : il ne s'agit pas encore de ce que l'on appellera plus tard le problème “religieux” (parlant français, c'est ainsi que je dois m'exprimer) ; il s'agit du problème moral. L'humanité est condamnée car “la terre était emplie de violence”. Le problème que la société humaine avait à résoudre est celui des rapports entre sujets humains, la question fondamentale (n'ayant toujours pas trouvé de solution réelle) de leur coexistence et qui se pose dès qu'il y a deux frères.

 

S'il y avait un seul homme sur terre, l'histoire serait autre. Mais dès qu'il y en a deux, le problème de la paix et de la guerre se pose. Telle est effectivement l'équation fondamentale de la prophétie hébraïque : prévoir un monde où cette question sera résolue, un monde de paix que les prophètes de la Bible appellent les temps messianiques. En termes traditionnels, on dira que le problème que l'humanité avait à résoudre est celui des “rapports des hommes entre eux”. Cependant, en filigrane, sous-tendant ce problème, transparaît également le problème des “rapports entre l'homme et D-ieu”, lequel est véritablement le problème religieux. Il est écrit dans la Tora (Genèse 6:11) : “La terre s'est corrompue devant D-ieu et s'est remplie de violence.”

 

On ne saurait donc affirmer que le problème qui apparaîtra de façon plus fondamentale dans la lignée d'Israël à partir d'Abraham – le problème des rapports entre l'homme et son Créateur – n'est pas déjà posé dans cette première partie de l'histoire humaine. Il n'en reste pas moins que c'est d'abord le problème moral qui constitue le gros plan du récit.

 

Avant d'aboutir à la sanction ultime, tous les sursis possibles sont donnés à l'humanité pour se reprendre et résoudre le problème. En vertu de la patience du créateur, “Il y a dix générations d'Adam jusqu'à Noé” indique le Pirqé Avoth (ch, 5). Cependant, tous les sursis étant épuisés, finalement la sanction arrive.

 

Il y a toutefois un rescapé – ou plutôt une famille rescapée – celle de Noé, c'est-à-dire une manière d'être homme qui porte en elle une possibilité de reprise de l'histoire humaine. Le Midrach et les commentateurs vont donc s'interroger sur la raison et le mérite qui ont permis ce salut. Pourquoi “l'identité Noé” a-t-elle été sauvée ? Pour échapper à un désastre aussi massif, à une telle “Choa”, si j'ose dire, il faut une raison exceptionnelle. Tel est le sujet des lignes qui suivent.

 

Revenons à l'annonce du déluge (Genèse 6:7) : “Et l'Eternel dit : 'L'homme que J'ai créé, Je l'effacerai de dessus la face de la terre, depuis l'homme jusqu'à la bête, jusqu'aux reptiles, et jusqu'à l'oiseau du ciel."” On trouve ici l'énumération des êtres vivants créés au sixième jour : l'homme et son environnement, autrement dit tout ce qui est donné à l'histoire du “septième jour”, c'est-à-dire à l'histoire de l'homme jusqu'aux temps messianiques, jusqu'à l'heure où l'identité humaine aura résolu ses contradictions. L'homme et son environnement vont être effacés, “car J'ai regretté de les avoir faits.

 

On notera que ce verset n'exclut pas Noé de l'effacement général. C'est précisément ce qu'enseigne le traité Sanhédrin 108a, selon lequel Noé était compris dans le jugement, dans la décision d'effacer cette manière d'être homme des dix premières générations. Voici cet enseignement : “On a enseigné à la maison de Rabbi Ichmaël : la sanction avait été prononcée également sur Noé ; cependant, il a trouvé grâce aux yeux de D-ieu comme il est dit (verset 7) : “Car J'ai regretté de les avoir fait” et “Noé a trouvé grâce aux yeux de l'Eternel (verset 8).”

 

Autrement dit, si l'on se place dans la perspective d'un jugement strict, même cette manière d'être homme nommée Noé et à partir de laquelle va recommencer l'histoire humaine pour aboutir – via Abraham – à l'identité d'Israël, même cette identité là n'avait pas mérité par elle-même d'être épargnée par la sanction du déluge. “Noé a trouvé grâce”, c'est vraiment gratuit, c'est véritablement une grâce.

 

Précisons. Que Noé ait trouvé grâce, nous l'apprenons directement du verset. Mais nous aurions encore pu penser que cette grâce se justifiait par un mérite particulier. L'enseignement de Rabbi Ichmaël vient affirmer qu'il n'en est rien. Nous avons donc là une notion à éclaircir, cette notion de “grâce” qui est exprimée en hébreu par le mot “'hen”. Que signifie cette gratuité, cet au-delà de tout mérite qui explique le salut de Noé ? Lisons le verset suivant : “Voici les engendrements de Noé ; Noé était un homme Juste, intègre dans ses générations ; Noé se conduisait avec D-ieu.”

 

D'emblée, la succession des deux versets soulève une difficulté évidente. Le verset 8 énonce que Noé a trouvé grâce et Rabbi Ichmaël souligne le caractère gratuit de cette grâce. Et voilà que le verset 9 définit Noé comme un Juste, un tsadiq. À moins de se trouver dans une contradiction, cela ne peut venir expliquer pourquoi Noé a trouvé grâce. Il faut donc approfondir notre thème, ce que nous allons faire à l'aide du commentaire de Rachi. Mais auparavant, je voudrais élargir la perspective et montrer les dimensions du sujet qui se pose à nous.

 

En fait, il existe deux possibilités pour analyser cette difficulté. L'une se trouve dans la lecture juive du texte et l'autre dans ce que j'appellerai l'atmosphère de la conscience chrétienne lorsqu'elle lit la Bible. Dès les premiers chapitres de la Bible, ce problème sépare ces deux mondes, le judaïsme d'un côté, le christianisme de l'autre. C'est l'une des catégories les plus importantes de nos différends.

 

Dans l'ambiance chrétienne de la lecture de la Bible qu'appelle-t-on un Juste, un tsadiq ? C'est quelqu'un qui a trouvé grâce. Perspective de lecture que l'on va évidemment évacuer et qui montre à quel point ce sujet fait problème. Il nous faut résoudre cette contradiction entre ces deux notions, ces deux informations que la Tora nous donne, d'une part que Noé a trouvé grâce, d'autre part qu'il était un Juste.

 

En revanche, en univers juif, être tsadiq, cela veut dire avoir un mérite suffisant qui vient de la concordance entre les actes et la loi. Le tsadiq est celui dont les actes sont conformes à la loi, celui qui agit justement, c'est-à-dire de façon juste par rapport à une norme, par rapport à une loi. C'est cela qui fait acquérir le mérite. D'un autre côté, trouver grâce, cela veut dire pour Noé obtenir son salut de façon gratuite, sans référence à un quelconque mérite. Définir un Juste comme celui qui a trouvé grâce est une inversion complète des catégories hébraïques. Ne cherchons donc pas dans sa définition comme tsadiq l'explication de la raison pour laquelle Noé a trouvé grâce, parce que trouver grâce, c'est trouver grâce. C'est gratuit. Mais pourquoi la Tora nous a-t-elle dit qu'il était tsadiqRachi commente :

 

“Puisque le texte a mentionné le nom de Noé, il a raconté sa louange comme il est dit (Proverbes 10:7) : 'La mention du Juste est en vue de la bénédiction'”.

 

Il faut bien mettre en évidence le sens de ce commentaire. Pourquoi la Tora nous dit-elle que Noé était tsadiq ? Réponse : non pas pour nous expliquer la raison pour laquelle il a trouvé grâce mais parce que lorsque l'on mentionne quelqu'un qui est un Juste, il faut rappeler qu'il l'est. Pour comprendre la grâce, il faudra donc faire appel à un tout autre principe.

 

Avant d'y arriver, précisons encore cette notion de Juste, de tsadiq. Suspendons d'abord son sens moral – le Juste avec une majuscule – et comprenons la notion au sens étymologique qui en est le fondement, celui que l'on trouve dans l'expression “tomber juste, la justesse. De même en hébreu, pour dire “tu as raison”, on dit “ata tsodeq”. Cela veut dire “c'est  exact”. Si l'on se réfère maintenant à la loi morale, “Juste” signifie donc être en exactitude par rapport à la loi.

 

La Tora – par sa préface historique – veut nous faire connaître qui est cet Israël qui recevra cette Tora, selon l'expression “qui nous a choisi d'entre tous les peuples et nous a donné sa Tora”. Nous saurons ainsi qui nous sommes pour avoir reçu cette Tora.

 

Mais cela veut-il dire que seul Israël pourrait être appelé Juste ? Que cette notion du Juste – du tsadiq – ne serait pas donnée à l'échelle universelle ? Qu'il y aurait une sorte d'injustice qui ferait qu'a priori, celui qui n'est pas né d'Israël n'aurait aucune chance d'être tsadiq ? Si être tsadiq implique un jugement d'identité par rapport à une loi déterminée – la Tora – celui qui ne serait pas dans le cas de connaître cette Tora n'aurait a priori aucune chance d'arriver à être tsadiq.

 

Le fait que la Tora mette en avant le personnage de Noé est très important. Elle nous indique par là qu'un homme qui n'est pas d'Israël mais appartient seulement à la préhistoire d'Israël, un homme ayant l'identité Noé, est appelé tsadiq.

 

Cela signifie donc qu'il y a au minimum deux niveaux de définition de ce terme, de cette catégorie. Le premier, propre d'ailleurs à la tradition du Midrach, définit le tsadiq dans l'ordre de l'attitude de la volonté à l'échelle universelle. Le tsadiq est celui dont la volonté préfère systématiquement, en général, le bien au mal. Inversement celui dont la volonté préfère en général le mal au bien est appelé “méchant” (rach'a”). Quelle que soit la loi à laquelle il se mesure, par éducation, par tradition, c'est-à-dire par sa propre éducation, par sa propre tradition, l'homme est d'abord jugé dans l'ordre de l'attitude de sa volonté. Sous réserve – il faut l'ajouter immédiatement – d'un minimum de connaissances, de bonne foi et de sincérité, ce minimum étant défini par les sept lois des "Enfants de Noé" (“les Bnei Noah). Cela définit le tsadiq à l'échelle universelle, ce qui nous est indiqué par le verset lui-même: “Noé était un homme juste”. Pourtant la Tora n'est pas encore révélée. Cela signifie donc qu'il y a une définition du Juste dans l'ordre de l'attitude de la volonté. Est tsadiq l'homme porté par sa propre volonté à préférer le bien tel qu'il le connaît au mal tel qu'il le connaît.

 

Voilà ce qui définit le tsadiq selon l'identité Noé et l'alliance des “Enfants de Noé” (“les Bnei Noah).

 

 

Noé et Abraham : histoire de contrastes

par le Rav Léon Askénazi

 

Il ne suffisait pas à Noé d'être tsadiq pour être sauvé. Si parmi tous les tsadiqim possibles de son temps c'est Noé qui est choisi, c'est parce qu'il porte en lui la possibilité d'Abraham.

 

À partir d'Abraham, va se constituer l'identité d'Israël à qui la Tora sera donnée, c'est-à-dire l'identité qui recevra la révélation de la loi absolue de ce qu'est le bien et le mal selon D-ieu, ce qui définit le tsadiq de l'alliance d'Abraham. Non plus le tsadiq dans l'ordre de la bonne volonté mais par rapport à la loi absolue, la loi de vérité révélée à Israël.

 

On peut préciser cela avec la définition traditionnelle des différents niveaux de l'ordre de la vertu structurés par les initiales du nom d'Isaac (Yits'aq), soit iod-tsadé-het-kof. Il y a d'abord le yachar, l'homme de rectitude, celui qui veut se conduire d'après le chemin droit et cela avant toute norme, avant toute loi. Puis vient le tsadiq avec les deux niveaux décrits précdédemment, le niveau universel dans l'ordre de la bonne volonté relativement à sa propre loi (mais néanmoins conforme à la charte des sept lois de´s Bnei Noa'h), et le niveau absolu relatif à la loi révélée. Au-dessus du tsadiq, il y a le 'hassid : le tsadiq obéit à ce que la loi demande, tandis que le 'hassid veut “par lui-même” ce que la loi demande.

 

Maïmonide approfondit cette différence dans son ouvrage “Chemona peraqim” (“Les huit chapitres”). Il y a des hommes dont leurs tendances profondes les mènent au mal, mais qui ont malgré tout des raisons de savoir que c'est le bien qu'il faut faire, et ils le font. On appelle une telle personne un “Juste malheureux de l'être” (“Tsadiq ver'a lo”). Il agit justement par rapport à la loi, il lui obéit – éventuellement à contrecœur – mais il obéit. Maïmonide enseigne que celui qui obéit tout en étant malheureux d'obéir a peut-être plus de mérite que celui qui obéit de lui-même. En revanche le 'hassid est celui qui, par lui-même, veut ce que la loi veut. À la limite, même si la loi ne le lui demandait pas, il le voudrait. C'est donc un niveau très élevé. Le 'hassid a une connaissance profonde – par le cœur si j'ose dire – de ce que la loi veut lorsqu'elle demande ce qu'elle demande. C'est pourquoi il peut arriver que dans sa conduite, il se conduise de façon apparemment un peu différente de ce que la loi dit, parce qu'il fait ce que la loi veut. Il agit “par delà la mesure de la loi”. Un 'hassid peut faire ou moins ou plus parce qu'il est 'hassid, parce qu'il sait ce que la loi demanderait dans ce cas particulier, parce qu'il sait ce qu'elle veut et pas simplement ce qu'elle commande dans ce qui est écrit dans le code.

 

Enfin, au delà du 'hassid, se trouve le qadoch, l'homme de sainteté, celui qui à la fois comprend et veut ce que D-ieu veut lorsqu'il donne la Tora. Il se situe à un niveau qui peut nous dépasser.

 

Cette hiérarchie iachar, tsadiq, 'hassid, qadoch est rassemblée dans les initiales du nom d'Yits'haq et apparaît dans la prière du matin du Chabath des jours de fête.

 

Revenons à Noé. C'est un tsadiq mais ce n'est pas pour cette raison qu'il a été sauvé. On peut le comprendre de la manière suivante : probablement il y avait d'autres tsadiqim de ce genre, mais c'est lui qui a été sauvé de façon gratuite. Toutefois, gratuit ne veut pas dire arbitraire, sans raison, et c'est cela que je vais essayer d'expliquer.

 

Nous savons qu'il y avait en ce temps-là, dans ces générations-là, au moins un tsadiq par génération, celui dont le nom est cité dans les généalogies du récit de la Tora. Notamment – selon le Midrach Mathusalem (Metouchela'h), était un très grand tsadiq, même supérieur à Noé. Il y avait donc d'autres tsadiqim à l'échelle universelle et c'est pourtant Noé qui a été choisi.

 

Par ailleurs, le Midrach met en regard deux versets relatifs à Noé d'un côté et à Abraham de l'autre :

 

“Noé était un homme Juste et intègre dans ses générations. Noé marchait avec D-ieu (Genèse 2:9)

 

“[D-ieu dit à Abraham :] Marche devant moi et soit intègre” (Genèse 17:1)

 

Noé et Abraham sont caractérisés par des termes voisins mais néanmoins repris de manière distincte. Noé est “avec D-ieu”, là où D-ieu se trouve. En revanche, à Abraham il est prescrit : “Marche devant moi”. Donc le programme de justice ou de sainteté déjà amorcé dans le fait d'être tsadiq est différent au niveau des identités respectives de Noé et d'Abraham. De même Rachi commentant l'expression “dans ses générations” met en regard Noé et Abraham :

 

“Certains de nos maîtres ont expliqué cette expression dans l'ordre de la louange : à plus forte raison s'il se trouvait dans une génération de Justes, il serait encore plus Juste. Mais d'autres ont expliqué ces termes de façon péjorative : selon sa génération il était Juste, mais s'il était dans la génération d'Abraham, il n'aurait même pas été mentionné.”

 

Noé et Abraham sont tous deux des Justes, mais de nature différente. Noé est certes un très grand tsadiq, c'est grâce à lui que l'humanité a été sauvée, mais c'est un tsadiq d'une certaine nature. La différence avec Abraham apparaît dans l'épisode où D-ieu fait savoir à Abraham qu'il va juger Sodome et Gomorrhe et les détruire, parce qu'il y avait encore là-bas, de la même manière, saturation de violence. Abraham intervient immédiatement et plaide. Alors que Noé entend dire qu'une sanction de destruction va s'abattre sur l'humanité et la Tora ne nous dit pas qu'il a intercédé. Même s'il a intercédé,  la Tora n'a pas jugé que ce fût d'une manière telle que cela méritait d'être signalé.

 

Un texte du Midrach est très suggestif à cet égard. Le verset 8 dit : “Et Noé a trouvé grâce aux yeux de D-ieu.” Le Midrach commente :

 

“Et dans les yeux de Noé, D-ieu n'a rien trouvé, même pas une larme.”

 

Noé est un Juste qui ne fait pas le mal, mais c'est un Juste qui, entendant annoncer une telle sanction – la destruction de l'humanité entière – est capable de ne pas intercéder. Comme le dit le Midrach, il ne pleure pas. Alors qu'entendant le même jugement, la même sanction annoncée contre Sodome et Gomorrhe – dont la Tora nous dit que leurs habitants étaient les plus grands méchants (rech'aïm) – Abraham plaide, discute pied à pied avec D-ieu lui-même pour essayer de les sauver. Voilà l'une des différences entre Noé et Abraham.

 

De manière un peu schématique, Noé est un Juste défini de façon essentiellement négative. Il ne fait pas le mal, mais il n'y a pas d'indication qu'il soit Juste au sens positif, qu'il soit capable de faire le bien et pas seulement de ne pas faire le mal. La tradition connaît deux catégories de Justes : le “Juste sans plus” (le “tsadiq”) et le “Juste bon” (le “tsadiq tov”). Tsadiq seul, sans adjectif, caractérise la relation entre l'homme et D-ieu ; tsadiq tov, ajoute une détermination relative à la relation entre l'homme et son prochain. Cela ne nous autorise pas, nous, à porter un jugement sur Noé ; seulement d'admette que la stature, le profil de l'identité d'Abraham en tant que tsadiq dépasse infiniment celui de Noé.

 

Le texte nous donne une autre indication : “Noé a trouvé grâce aux yeux d'Hachem ” alors que lorsqu'il est dit que Noé est tsadiq, le texte porte “avec Eloqim marchait Noé.” Noé est tsadiq par rapport à Eloqim, mais trouve grâce aux yeux d'Hachem. Cela signifie que Noé est tsadiq par rapport à l'ordre d'une vérité morale d'après les lois de la création (“Eloqim” est le nom de D-ieu comme créateur du monde). En revanche, relativement au projet de D-ieu pour l'histoire humaine (c'est dans l'histoire humaine que le nom Hachem se révèle), Noé a trouvé grâce. “Noé marche avec D-ieu”, il est conforme à la révélation déjà acquise, alors que “Abraham marche devant D-ieu”, il est une sorte d'éclaireur qui ouvre la route par où la révélation pourra passer. Il y a entre eux une différence d'envergure radicale.

 

Un texte semble contredire cette donnée. Après que Noé ait construit l'arche, la Tora dit :

 

“Hachem dit à Noé : 'Viens toi et toute ta maison à l'arche car c'est toi que J'ai vu comme tsadiq dans cette génération.'”

 

Ce verset (où apparaît le nom “Hachem”) semble contredire la mise en regard que le Midrach faisait entre Noé d'un côté et Abraham de l'autre ! Mais en réalité il a une forme particulière qui donne la solution de cette difficulté. En hébreu, “je t'ai vu” se dit “reïtikha”, alors que le texte est “otkha raïti ” (“toi que J'ai vu”). Mais ce toi-là en hébreu signifie ce qui est avec toi ou encore “ton signe”. Le sens du texte est donc : “ce qui est avec toi” (ou encore “ton signe”), je l'ai vu tsadiq devant moi. Ce qui est avec Noé – ce signe – c'est Abraham que Noé porte en lui.

 

Il n'y a donc pas de contradiction. Si Noé a été sauvé, c'est parce qu'il portait en lui la possibilité d'Abraham. C'est ce qu'annonce notre premier verset : “Voici l'histoire des engendrements de Noé...”, ce qui aboutira à Abraham. De tous les tsadiqim possibles à la manière de Noé, c'est Noé qui est sauvé gratuitement. Mais ce n'est pas arbitraire. Il y a une raison à son salut, ce n'est pas son mérite, c'est sa descendance. La gratuité au-delà du mérite individuel est bien une gratuité mais n'est pas arbitraire. Les contemporains de Noé ne peuvent pas comprendre pourquoi c'est lui qui est sauvé plutôt qu'un autre, D-ieu seul le sait. D-ieu seul sait que Noé porte en lui la possibilité d'Abraham. En réalité, c'est Abraham qui a sauvé Noé.

 

Revenons au commentaire de Rachi que j'ai cité précédemment. Rachi avait dit : “Puisque le texte a mentionné le nom de Noé, il a raconté sa louange car le souvenir du Juste est pour une bénédiction.” La louange de Noé – sa mention en tant que tsadiq – ne vient pas expliquer pourquoi il est sauvé, mais elle est faite parce que le souvenir d'un tsadiq est une bénédiction. Cependant, il ne suffisait pas à Noé d'être tsadiq pour être sauvé. Si parmi tous les tsadiqim possibles de son temps c'est Noé qui est choisi, c'est parce qu'il porte en lui la possibilité d'Abraham.

 

Je terminerai par ce qu'on appelle un 'hidouch (c'est-à-dire un commentaire innovateur) relatif au verset lu selon le commentaire de Rachi. À la fin de la paracha de Noé, Abraham apparaît sur la scène de l'histoire. Voici ce que D-ieu dit à Abraham : (Genèse 12:2) :

 

“Je ferai de toi une grande nation et Je te bénirai, J'agrandirai ton nom et tu seras bénédiction.”

 

L'émergence de la bénédiction dans l'histoire d'Abraham est un tournant. La bénédiction avait disparu dès la faute du premier homme et elle revient avec Abraham. À partir d'Abraham, il s'agira de savoir par qui passe la bénédiction, car c'est chez celui par qui passe la bénédiction que doit se révéler la loi de sainteté. Cela nous est annoncé par le verset lu selon le commentaire de Rachi : la mention du tsadiq qu'est Noé est faite en vue de la bénédiction, c'est-à-dire en vue d'Abraham qui est “bénédiction”.

 

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Published by Rav Léon Askénazi - dans PARASHAT HASHAVOUA
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