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3 janvier 2010 7 03 /01 /janvier /2010 12:10
CHEMOT (1995)

 

 

Shemot 95 - 1ère Partie.

 

http://www.toumanitou.org/toumanitou/la_sonotheque/parasha/chemot_serie_1995/cours_1

Face A

 

Shemot en français l’Exode.

Je rappelle simplement que la dénomination des 5 parties de la Torah en hébreu se dit ‘Hamishah ‘Houmshei Torah. Chacun des livres est appellé un ’Houmash. En hébreu cela veut dire 1/5ème.

Puisqu’il y a 5 livres  ‘Hamishah ‘Houmshei Torah signifie les 5/5ème de la Torah.

 

La raison pour laquelle le texte de la Torah a été divisé en 5 parties est indiquée par le Midrash. Ce n’est pas notre sujet. Il est important de savoir qu’il y a 5 sujets différents qui se déroulent à travers tout ce texte de la Torah.

 

Le 1er c’est en hébreu « Bereshit », traduit habituellement par « Au commencement » qui n’est pas non plus la traduction exacte d’après les commentaires des Midrashim, mais c’est la traduction habituelle des traducteurs de traduire : Au commencement.

Le Midrash donnent une  lecture beaucoup plus précise, j’en dirais quelques mots pour que vous perceviez les difficultés de traductions.

Rashi explique qu’il s’agit là d’un barbarisme, parce que « Au commencement » c’est en hébreu le  « commencement de... ». Or, ici il est à employer dans le sens de l’absolu, Béréshit. Ce qui n’est pas le cas dans le texte de la bible en général.

 

Pour ceux qui savent lire les Taamim, l’accentuation qu’il y a sous le mot de Bereshit est un accent disjonctif qui isole le mot de Bereshit de la suite.

 

Le 2ème commentaire de Rashi sur ce verset pose la question suivante : si cela voulait dire que « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » qu’aurait-Il créés après ? Or, c’est un récit étalé sur 6 jours, donc c’est qu’on ne sait pas traduire exactement ce que cela veut dire en hébreu. Il cite alors le Midrash, et il y a un tas d’interprétations du Midrash d’une toute autre catégorie, c’est une notion de projet qui va être révélé à travers l’histoire du monde.

Cette notion de commencement - Reishit en hébreu - appelle une notion corollaire d’un terme, d’une visée, quelque chose qui sera en fin de compte – c’est le mot hébreu de Shéérit qui s’écrit d’ailleurs avec les mêmes lettres.

 

Il faudrait mieux traduire le mot de Bereshit par l’expression française « Par commencement ».

Le Beit peut se traduire en hébreu soit par « avec » soit par « dans ».

« Avec » un projet qui a un commencement...

C’est  une histoire qui aboutira à un Shéérit – un reste. Et tous les éléments de ce reste sont déjà dans le commencement. Ce sont les mêmes lettres que Reishit. Mais il y a tout un processus d’agencement à travers l’histoire du monde, de ce qui a été crée au commencement du monde doit aboutir à une certaine finalité. Donc c’est d’une tout autre catégorie que le Midrash nous explique sur ce verset. 

 

Je vous signale simplement dans cet exemple que la correspondance des traducteurs pour les noms des 5 livres de Moïse n’est pas toujours très précise.

 

La notion même de « Au commencement » dans sa traduction introduit une difficulté d’exégèse incontournable. « Bereshit Bara : Au commencement Créa »

Ce mot « Au commencement » est de trop car cela ne peut être ni avant ni après que Dieu créé puisque l’instant de création est lui-même le commencement. Ce ne peut pas être ni avant ni après la création ! On lit donc autre chose ! En général, on lit la traduction grecque de l’hébreu traduite en d’autres langues...

 

Les traducteurs ont l’habitude de traduire le mot Bereshit par celui de « genèse », mot d’origine grecque signifiant la création. Et son sens différé : ce qu’il y a au début des engendrements de quelque chose.

 

Pour Shemot, les traducteurs le traduisent par l’Exode : derrière ces traductions, il y a des options intellectuelles qu’il faut toujours déceler.

 

La tradition hébraïque a l’habitude de définir un texte ou une Parashah par le premier mot important du verset qui donne la signification du thème général du texte dont on va parler. Shemot est le 1er mot important du 1er verset de la 1ère Parashah du 2nd livre du Pentateuque. On va y rappeler les noms des enfants d’Israël qui était descendus en exil en Egypte. 

 

Un des Midrashim met en évidence le fait qu’ils ont gardé leurs noms quand ils sont descendus en exil dans la Parashah Vayigash. La Torah y énumère les noms des enfants de Jacob, et voilà qu’à la sortie d’Egypte on retrouve les mêmes noms, fondamentalement les noms des fondateurs des tribus. Ils étaient 70 en descendant en Egypte, et dans les premiers versets de notre Parasha le texte a tenu à nous le faire savoir, dit le Midrash.

 

Cela nous permet de diagnostiquer quelque chose d’important dans l’histoire des exils :

Est-ce que le peuple d’Israël descendu en exil avec une certaine dénomination hébraïque va se retrouver à la fin de l’exil avec cette même dénomination, où est-ce qu’il va y a voir une dénaturation de son identité ?

 

Le Midrash qui parle de cela se situe au temps de l’occupation romaine. Les Maîtres du Midrash prennent des références dans les noms romains de l’époque. Le Midrash dit : Réouven est resté Réouven et n’est pas devenu Rufus...etc. On voit l’analogie avec les noms contemporains. Dans l’exil de Rome contemporain, les Juifs sont descendus en exil avec des noms judéens en reviennent avec des noms européens. C’est plus que du folklore mais de la sociologie qui est étudiée minutieusement par des sociologues.

 

On trouve l’exemple des doublets français-hébreux donnés aux enfants, cela dépendait des communautés : par exemple Maurice en français pour Moïse, Albert pour Abraham, Jacques pour Jacob ou Isaac selon les communautés... etc.

 

Le Midrash l’a décelé déjà au temps de l’occupation romaine en nous parlant du problème des noms. Donc c’est très important.

 

Il y a un Midrash qui expliquent les 4 mérites des Hébreux pour sortir d’Egypte. Et ces 4 mérites sont tous des fidélités nationales, et non pas du tout des fidélités religieuses comme on pourrait le croire lorsqu’on étudie ce problème de la Aliah.

 

Quelle est la motivation de la Aliah – c’est-à-dire la fin de l’exil et le retour au pays - est-ce que ce sont des motivations d’abord religieuses ou d’abord nationales ?

 

Etant donné que la religion d’Israël est une religion nationale c’est un problème un peu brouillé et les critères se mélangent, mais selon ce Midrash les mérites par lesquels les enfants d’Israël sont sortis d’Egypte ce sont tous des critères nationaux. En particulier, ils n’ont pas changé leurs noms.

 

Vous savez à quel point d’ailleurs pendant la Shoah, cela a été un problème des sociétés juives d’Europe car  énormément de Juifs ont changé leur nom et prénom en espérant se camoufler de la persécution. Mais les services secrets avaient des moyens de détections pour savoir ce qui se cachait derrière ces noms d’emprunt en effectuant des recherches en remontant jusqu’à la 4ème génération.

 

Les traducteurs traduisent ce titre de Shémot par celui de l’Exode. Regardez ce qui se passe derrière. L’exode signifie quitter chez soi pour aller en exil. Or, ici il s’agissait de quitter l’exil pour aller chez soi. On appelle la sortie d’Egypte en français « l’Exode » !

 

Cela me rappelle une anecdote israélienne, les villes du Nord ont été peuplées dans les années trentes par les 1ers rescapés allemands du nazisme. Les personnes âgées de ces villes encore maintenant ne parlent pas hébreux mais allemand entre elles. Elles n’ont pas eu le temps àl ‘époque il fallait construire le pays. Ils sont d’une fidélité à la culture allemande très profonde.

Ils emploient une formule dans les prières où l’on fait attention à l’exil et où l’on dit « Galinou galinou meartsénou nous avons été exilés de notre propre pays... Ils sont arrivés en disant « Galenou Bé-Ertsenou Nous avons été exilés dans notre pays ». Enormément de Juifs arrivant en Israël ont l’impression d’être exilés de leur pays natal. C’est un peu ce qui se cache derrière cette traduction de « l’Exode ».

 

Je reprendrai ce problème à propose de l’identité de Moïse puisqu’il est le personnage central du récit qui va apparaître dans ces textes.

 

***

 

Tout de suite nous sommes interpellés par la personnalité de Moïse.

Avant d’aborder la définition du profil d’identité de Moïse je voudrais rappeler celle de Joseph.

 

Shemot 1:1

וְאֵלֶּה, שְׁמוֹת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, הַבָּאִים, מִצְרָיְמָה:  אֵת יַעֲקֹב, אִישׁ וּבֵיתוֹ בָּאוּ

1:1

Ve'eleh shemot beney Yisra'el

Et voici les noms des enfants d’Israël

Haba'im Mitsraymah

Venus en Egypte

(En fait il y a un présent. Cela s’étudie pourquoi c’est un présent et pas un passé)

Et Ya'akov

Avec Jacob

Ish ouveyto ba'ou.

Chacun est venu avec sa maison (sa femme et ses enfants).

 

רְאוּבֵן שִׁמְעוֹן, לֵוִי וִיהוּדָה

יִשָּׂשכָר זְבוּלֻן, וּבִנְיָמִן

דָּן וְנַפְתָּלִי, גָּד וְאָשֵׁר

1:2

Re'ouven Shim'on Levi viYehoudah.

1:3

Isachar Zvouloun uVinyamin.

1:4

 Dan veNaftali Gad ve'Asher.

 

1:5

וַיְהִי, כָּל-נֶפֶשׁ יֹצְאֵי יֶרֶךְ-יַעֲקֹב--שִׁבְעִים נָפֶשׁ; וְיוֹסֵף, הָיָה בְמִצְרָיִם

Vayehi kol-nefesh yots'ey yerech-Ya'akov

Et fut le nombre de personne sortis de la hanche de Jacob

shiv'im nafesh.

Au nombre de 70

veYosef hayah veMitsrayim

Et Joseph était en Egypte.

 

Pour les frères de Joseph, on trouve dans le 1er verset le mot מִצְרָיְמָה Mitsraïmah : en direction de l’Egypte. Alors que le texte précise וְיוֹסֵף, הָיָה בְמִצְרָיִם veYosef hayah veMitsrayim.

Il y a ici un thème important.

 

On voit dans les textes précédents qu’il y a une réticence de la famille de Jacob à s’installer dans l’Egypte même. C’est déjà la mise en place des grandes différences de ce qu’on pourrait appeler la conception de la société chez les Egyptiens et chez les Hébreux.

 

Un exemple typique à travers les conséquences des rêves du Pharaon que Joseph a expliqué : la stratégie de politique sociale installée par le Pharaon sur les conseils de Joseph a finalement abouti à un régime ou le pays n’appartenait plus à ses habitants, mais il appartenait au Pharaon et à son parti. Il y avait dans l’Egypte - c’est indiqué par de nombreux versets – le Pharaon, ses serviteurs (le parti de la cour, ses courtisans) et les Égyptiens. Le seul modèle qui peut nous éclairer d’une civilisation parallèle  c’est celui de la Russie soviétique : le dictateur et le parti du dictateur, et d’autre part les habitants du pays. C’est très frappant, très parallèle. Finalement, le pays n’appartenait pas à ses habitants mais il appartenait au parti.

 

C’est déjà indiqué, dans les commentaires du Midrash, lorsque Dieu annonce à Abraham l’éventualité de l’exil. Le verset c’est Hayey Sarah 15:13 :

 

וַיֹּאמֶר לְאַבְרָם, יָדֹעַ תֵּדַע כִּי-גֵר יִהְיֶה זַרְעֲךָ בְּאֶרֶץ לֹא לָהֶם, וַעֲבָדוּם, וְעִנּוּ אֹתָם--אַרְבַּע מֵאוֹת, שָׁנָה

Vayomer le-Avram

yadoa teda ki-guer yihyeh zar'akha be'erets lo lahem

« Savoir, tu sauras que ta descendance sera étrangère dans un pays qui n’est pas à eux… »

 

La lecture habituelle « qui n’est pas à eux » signifie « à tes enfants toi Abraham, les hébreux». Mais en fait on lit : pas à eux – pas aux Égyptiens - le pays qui n’appartient pas à ses propres habitants. C’est dire que c’est un système totalitaire.

 

La même idée se retrouve dans le commentaire sur le 1er des dix commandements : « Je t’ai fait sortir d’Egypte, du pays de la maison des esclaves i.e. les Égyptiens eux-mêmes – de la maison où l’on est esclave. Les Hébreux étaient désignés en Egypte par le Midrash comme « Avadim Laavadim - esclaves d’esclaves ».

 

Dans mon expérience de diagnostic d’analogie des sociétés humaines, je crois que c’est évidemment l’empire soviétique qui a montré la plus forte analogie avec ce système impérial des Pharaons. C’était très différent au temps d’Assuérus en Perse : il y avait le même système d’empire totalitaire avec son dictateur Assuérus, un dictateur débonnaire, et puis il y avait le parti de la cour, le parti des Amalécites, et puis les peuples des différentes provinces. La constitution de l’empire perse au temps d’Assuérus était officiellement très libérale, mais la réalité était celle de l’asservissement des minorités.

 

Alors que dans l’Egypte des Pharaons nous verrons la différence à deux niveaux :

-          Le Pharaon de Joseph était un Pharaon libéral.

-          Le Pharaon au temps de Moïse était déjà un dictateur de régime totalitaire.

 

C’est au contraire Joseph qui avait mis en germe les principes qui ont mené au totalitarisme socio-économique de l’Egypte. Mais la grande différence qui nous est montrée dans le texte entre la structure de la société hébraïque que la Torah veut induire et d’autre part la structure de la société égyptienne, je vous donnerai deux critères parmi d’autres:

 

  dans la société hébraïque de la Torah, il y a les Kohanim qui n’ont pas de participation au problème économique et qui ne possèdent pas un héritage terrestre alors que chez les Égyptiens c’est l’inverse, c’est le parti de la cour et les prêtres, qui possèdent le pays.

 

  d’autre part, quelque chose de beaucoup plus profond et important on apprend que les Égyptiens ont les bergers en horreur alors qu’Israël c’est un peuple de bergers. Si on rattache cela au conflit  Qaïn-Abel à l’origine de l’histoire de l’humanité, on s’aperçoit que ces 2 sociétés sont tout aussi rivales qu’étaient rivaux Caïn et Abel.

 

Le Shla’h grand commentateur du monde ashkénaze du 19ème siècle, auteur des Shnei Lou’hot Habrit, issu d’une famille de rabbin du Sud de la Russie, mais originairement des rescapés de l’inquisition d’Espagne, une famille Halévi qui s’est installé dans une province dont le nom du Seigneur était Horowitz et donc leur nom est devenu Halévi Horowitz... Beaucoup de noms juifs sont dans ce cas empruntant le nom du seigneur de la ville. Il enseigne cela que finalement le conflit entre Caïn et Abel va se résoudre dans le conflit entre Moïse et l’Egyptien.

 

On apprend ici que seul Joseph est capable d’être dans l’Egypte et de résister simultanément aux tentations de l’assimilation à la société égyptienne. Alors que ses frères s’installent « en direction de l’Egypte » (Mitsraïmah, hé final indique la direction) dans une province de l’Egypte du nom de Goshen mais pas dans l’Egypte-même. C’est si vous voulez une sorte de province-ghetto parce qu’être en plein dans la société égyptienne aurait abouti à une érosion d’identité beaucoup plus rapide que celle qui a eu lieu finalement quand même. Il y a risque de perte d’identité donc il a fallu accélérer le temps de la sortie d’Egypte. La raison de cette accélération des événements nous est racontée dans les trois 1ères Parashiot.

 

Au lieu de 400 ans d’exil, il n’y aura que 210 ans, parce que si le peuple d’Israël était resté trop longtemps en exil, les deux causes habituelles du danger dans l’exil auraient joué :

  la persécution qui est la cause extérieure,

  l’assimilation qui est la cause intérieure.

 

Dans tous les exils, nous sommes aux prises avec ces deux problèmes. Quelque soit la diaspora, les problèmes qui préoccupent les chefs de communauté juive de diaspora, c’est la lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre l’assimilation. Ces deux périls étaient grandement présents en Egypte, la civilisation égyptienne de ce temps était une haute civilisation. Ne pas croire qu’il s’agissait de primitifs.

 

Il y a une séduction que le Midrash signale. Il y a un héroïsme de résistance contre cette séduction à l’assimilation à l’identité égyptienne. Or, on a ce cas particulier de Joseph qui est mis en évidence par le Midrash : 

 

וְיוֹסֵף, הָיָה בְמִצְרָיִם

veYosef hayah veMitsrayim

Et Joseph était dans Egypte.

 

Lui, c’est le seul profil d’identité de la communauté d’Israël, capable d’être présent dans le palais de Pharaon et de rester hébreux, secrètement, mais de rester hébreu quand même. Les autres doivent s’enfermer dans un ghetto sinon ils ne résisteraient pas.

 

Très schématiquement, nous retrouvons le drame des sociétés juives dans la diaspora. Et énormément de grands juifs de diasporas ont joué à être Joseph, le seul qui est resté vraiment hébreux c’est celui du récit biblique. Tous les autres ont pris parti pour leur Pharaon et sont devenus le Joseph de leur Pharaon.

 

Rappelez vous dans la Parasha de Vayigash : Juda interpelle Joseph en lui disant, l’obligeant à se dévoiler: « Ki kamokha kéFaro » Le grand danger pour Joseph c’est finalement de se mettre au service de la civilisation du temps. Au point d’épouser la cause du Pharaon du temps. Cela a été l’échec du christianisme d’ailleurs, mais c’est une autre dimension.

 

Rashi à ce propos, sur la fin du verset 5:

 

וְיוֹסֵף, הָיָה בְמִצְרָיִם

veYosef hayah veMitsrayim

Et Joseph était en Egypte

 

Rashi :

וְיוֹסֵף הָיָה בְמִצְרַיִם

 

 

וַהֲלֹא הוּא וּבָנָיו הָיוּ בִּכְלָל שִׁבְעִים וּמַה בָּא לְלַמְּדֵנוּ וְכִי לֹא הָיִינוּ יוֹדְעִים שֶׁהוּא הָיָה בְּמִצְרַיִם. אֶלָּא לְהוֹדִיעֲךָ צִדְקָתוֹ שֶׁל יוֹסֵף. הוּא יוֹסֵף הָרוֹעֶה אֶת צֹאן אָבִיו. הוּא יוֹסֵף שֶׁהָיָה בְּמִצְרַיִם וְנַעֲשָׂה מֶלֶךְ וְעָמַד בְּצִדְקוֹ

Et Yossef était en Egypte Ne faisaient-il pas partie, lui et ses fils, de ces soixante-dix personnes ? Que vient-on nous apprendre ? Et ne savions-nous pas qu’il était en Egypte ? C’est pour que tu saches la vertu de Yossef. Lui, Yossef, qui menait paître le troupeau de son père, c’est celui-là qui était en Egypte et y est devenu roi. Il ne s’en est pas moins maintenu fermement dans sa vertu [et les changements intervenus dans sa position n’ont entraîné aucune détérioration dans son caractère] (Sifri Haazinou 334).

 

« Nous savons déjà que lui et ses enfants faisaient partie du nombre des 70 personnes, que vient nous apprendre ce verset ? 

Est-ce que nous ne savions pas déjà (du point de vue de l’informaiton pure et simple) que Joseph était dans l’Egypte ? Mais c’est pour faire savoir le mérite de Joseph. Lui Joseph qui faisait paître les troupeaux de son père, ce même Joseph était en Egypte, il est devenu roi, et a tenu sa vertu et est resté Tsadik »

 

Nous avons appris du point de vue du texte, la différence entre ces deux mots :

Mitsraïmah « en direction de l’Egypte » concernant l’ensemble de la famille de Jacob

BeMitsraïm « en Egypte » même pour Joseph lui-même mais c’est une différence de nature.

 

Ce que je veux mettre ici en évidence, c’est que va se dévoiler le personnage de Moïse. Or, c’est lui qui va être le levier, le véhicule, de tous les événements qui vont nous être racontés, en alliance avec son frère Aaron.

 

Aaron se trouvait dans le pays de Goshen, et il était le grand-prêtre des Hébreux déjà à l’époque. Moïse et Aaron étaient les fils du chef de la tribu de Lévi. Moïse était au palais du Pharaon, à la tête de la civilisation égyptienne, alors que Aaron était le grand rabbin, le chef spirituel des Hébreux dans le ghetto à Goshen.

 

Nous allons voir tout de suite une collaboration entre Aaron et Moïse lorsque Dieu se dévoile à Moïse dans la révélation du buisson ardent après sa fuite à Midian. Dieu annonce à Moïse que sur le chemin du retour il va rencontrer son frère Aaron qui va à sa rencontre, et que Aaron allant à la rencontre de Moïse « bessama’h belibo » plein de joie en son cœur.

 

Dans cette scène de rencontre, nous lecteurs savons qu’il s’agit de deux frères de la même famille. L’un va se présenter comme un Shalia’h de la Aliah des Hébreux d’Egypte, et l’autre va se présenter comme le rabbin du ghetto juif. On imagine la rencontre entre ces deux personnages et cela se fait dans la joie de la rencontre de deux frères ! Alors que de notre temps, ce n’est pas le cas quand un Shalia’h de la Aliah arrive dans une communauté, on se regarde avec des yeux perçants…

Ici la scène qui se met en place est exceptionnelle en tant que modèle de ce qui se passe en un temps de fin d’exil.

 

Quoiqu’il en soit,  Joseph et Moïse ont le même profil d’identité mais radicalement inversé.

Joseph, c’est l’hébreu qui s’est mis au service de la civilisation égyptienne. Et qui en fin de compte est revêtu de l’habit royal de l’Egypte et est sur le trône du Pharaon. Et voilà que les événements se débloquent et on arrive à une situation qui fait émerger une identité inverse qui est l’identité de Moïse. Moïse qui est l’hébreu par excellence – fils du chef de la tribu de Lévi – qui se trouve à la place de Joseph habillé de l’habit impérial de Pharaon et se trouvant à la tête de la civilisation égyptienne, et c’est lui qui va mettre fin à l’aventure commencée avec Joseph.

 

Nous avons-là le cycle de l’exil, qui est formulé de façon exemplaire, comme le modèle – en hébreu Deguem - qui est plus que le modèle, la structure même de ce qui se passe dans une période d’exil. 

Cela commence par l’aventure Joseph qui abouti à l’apparition de Moïse. Il faut bien mettre en évidence le fait que les frères de Joseph ont eu une énorme difficulté à acquiescer, à découvrir, que celui qui était sur le trône de Pharaon était leur frère Joseph.

 

De la même manière les Hébreux du temps de la sortie d’Egypte ont eu une énorme difficulté à admettre Moïse. Imaginez Moïse sortant du palais de Pharaon est l’égyptien par excellence et c’est lui qui se dévoile comme étant le Moïse qui va prendre la tête du peuple d’Israël pour la sortie des Hébreux d’Egypte et la révélation de la Torah et l’histoire des Hébreux...

 

Il faut le percevoir. Et nous vivons cette histoire et on se rend pas compte à quel point nous sommes pris dans ces mêmes pièges d’incompréhension. On en est encore au stade où beaucoup d’Hébreux ne reconnaissent pas Moïse. Pas tous mais pas suffisamment. Je me souviens encore du temps où la réaction du ghetto juif à l’apparition de Moïse dans l’histoire d’Israël contemporaine - c’est-à-dire celui qui déclenche la fin de l’exil et les événements du retour - a été un conflit, et non pas du tout cette alliance que la Torah nous décrit entre Moïse et Aharon. Vous savez encore que l’immense majorité du personnel rabbinique est « anti-Moïse ». C’est la même histoire que nous vivons, on a beau revivre les mêmes situations, c’est exactement dans les mêmes ornières mais en pire.

 

N’oublions pas que Moïse va être accompagné de cette difficulté de l’identification par son propre peuple. Tout simplement on a oublié que pour cette génération d’Israël, Moïse est l’égyptien par excellence. Il y a des versets très précis. Il est l’assimilé par excellence. Si l’histoire de Moïse est celle du juif le plus assimilé, pour prendre ce terme anachronique contemporain, qui devient le juif le plus dévoilé, alors tous les espoirs sont permis pour les juifs les plus assimilés. C’est à Moïse que cela est arrivé et c’est lui qui en est le modèle, alors il faut comprendre cette histoire du peuple juif au niveau de la sociologie immédiate et profonde, à travers cet enseignement de la Torah.

 

Moïse :

Nous allons donc assisté à la vocation de Moïse.

On a appris entre temps que Moïse sauvé des eaux, adopté par la fille de Pharaon, va devenir l’héritier présomptif du Pharaon lui-même.   

 

Selon le Midrash, il est chargé par Pharaon lui-même de la direction générale des camps de concentrations où se trouvaient les Hébreux. C’est intentionnellement que j’emploie ce terme de camp de concentraiton pour montrer l’étonnement que nous pouvons avoir. C’est lui qui va diagnostiquer que l’histoire doit passer par Israël et non par l’Egypte.  

 

Nous lisons les versets qui vont déclencher cette vocation de Moïse :

1er thème à mettre en évidence : Le profil d’identité de Moïse en tant que relai de l’histoire de Joseph. Nous verrons par la suite dans Parshat Beshala’h que Moïse ne quitte pas l’Egypte sans emporter les ossements de Joseph.

 

Pendant que tout le peuple est occupé à sa sortie d’Egypte – et Dieu sait que cela ne devait pas être facile – Moïse était préoccupé d’une seule chose : retrouver le sarcophage de Joseph et l’emmener avec lui.

 

Le Midrash donne deux raisons :

 

  L’Egypte, comme cela a été le cas de toutes les civilisations traversées par le génie d’Israël, avait l’habitude d’adorer ses grands hommes, et aurait adoré Joseph, le transformant en mythe, en idole. Ils auraient fait un culte du Sain-Sépulcre du Saint-Sauveur qui les avait sauvé à l’époque…Les civilisations ont toujours adoré les traces de Joseph. Ils l’embaument et ils l’adorent… Jacob avait déjà donné consigne de ne pas laisser son corps en Egypte pour cette raison. Le thème est important. Il y a une sorte de prescience de la civilisation qui se sait traverser par une identité divine, et alors il y a une idolâtrie de leur sauveur qui est toujours un hébreu à l’origine... Vous voyez la cohérence de cette histoire. C’estla premiére raison que donne le Midrash.

 

  La deuxième raison est plus profonde, expliquée dans le Zohar : si Moïse avait quitté l’Egypte sans emporter le sarcophage de Joseph cela voulait dire que la sortie d’Egypte aurait disqualifié l’aventure inaugurée par Joseph qui aurait du coup été renvoyée à une préhistoire reniée. Emportant avec lui les ossements de Joseph, cela veut dire qu’il intègre avec lui cette aventure qui avait abouti à l’échec, et la réintègre comme préhistoire de l’histoire d’Israël qui commence avec lui.

 

Effectivement, la Torah comme code a décidé qu’elle aurait une préface historique qui raconte l’histoire de l’échec de la tentative de Joseph. La Torah est révélée comme conséquence de l’échec de la tentative de Joseph. Il faut savoir cela : la Torah des Hébreux c’est la Torah de Juda qui met fin au rêve de Joseph. C’est dire que la préface de la Torah comme loi c’est l’histoire de la sortie d’Egypte. Et le critère de toutes les Mitsvot c’est « Zekher Litsiat Mitsraïm : en souvenir de la sortie d’Egypte ».

 

C’est-à-dire que la Torah ne concerne que ceux qui ont fait le bilan de cette génération de la sortie d’Egypte que la tentative de Joseph est un échec.

 

La Torah elle-même nous raconte l’histoire d’une tentative de type Joseph, jusqu’au bout son échec, et alors là seulement Israël devient Israël, lorsqu’elle reçoit, de Moïse qui a fait la sortie d’Egypte, la Torah du Sinaï.

 

Il faut bien en comprendre les implications: cela bat en brêche complètement la position du judaïsme religieux qui est en dehors d’Israël. A Paris j’ai entendu à la radio juive de Paris d’un rabbin sympathique sûrement convaincu de ce qu’il disait que chacun doit savoir sortir de sa propre Égypte. Le discours se transpose tout de suite dans une religion mythique. Alors qu’il parle de la sortie d’Egypte, il est rabbin d’une synagogue de la banlieu parisienne et il exorte ses Juifs à sortir de leur propre Égypte intérieure, pour aller où ? Sur la place de la Concorde ! C’est énorme ! C’est un peuple à la nuque raide.

 

Une des conséquences de la transformation de l’identité à travers l’exil a été de transformer la Torah en une confession religieuse de type chrétienne. Et cela s’appelle « le judaïsme » en diaspora.

 

Retour au texte :

Il y a une expression dans le 1er verset du chapitre 2 qui nous montre la caractère anonyme de l’identité hébraïque dans l’exil.

 

Shemot 2:1

וַיֵּלֶךְ אִישׁ, מִבֵּית לֵוִי; וַיִּקַּח, אֶת-בַּת-לֵוִי

Vayelech ish mibeyt Levi

Et un homme de la tribu de Lévi.

 

On ne nous dit pas qui c’est, on apprend par la suite qu’il s’agit de Amram, père de Moïse. Il s’agit précisément du chef de la tribu de Lévi. Ish en hébreu c’est une personnalité.

Ish mi Beit Lévi : l’homme hébreu par excellence.

 

וַיִּקַּח, אֶת-בַּת-לֵוִי

vayika’h et-bat-Levi

Et il prit la fille de Lévi.

 

Commentaire :

Lorsque la persécution s’est tellement appesantie sur les hébreux, il y a eu une réaction que l’on appelle dans l’histoire des sociétés une réaction de tendance au suicide cosmique: arrêter d’avoir des enfants parce que la vie devient insupportable.

A partir du moment où une société diagnostique qu’elle sous le coup de disparition par persécution, sa réaction normale est de refuser d’avoir des enfants. Le 1er qui avait décidé de se séparer de sa femme était Amram, et Yokhevet sa femme, donnant l’exemple et tous les Hébreux se sont ensuite séparés de leurs femmes.

 

J’ai étudié avec Lévi-Strauss les sociétés indiennes d’Amérique qui lorsque les chefs avaient diagnostiqué qu’ils ne tiendraient pas le coup devant l’invasion de la civilisation européenne, ils décidaient ce que les sociologuqes appelent le « suicide cosmique », arrêter d’avoir des enfants. En particulier, l’une d’elles n’arrivait pas à combattre contre le rhume. Le suicide volontaire lorsqu’une situation apparait comme insupportable.

 

Alors que la réaction des Hébreux en Egypte avait été au contraire de résister à la persécution par la démographie. C’est ce qui avait alerté les Égyptiens craignant d’être envahis par le nombre des Hébreux dans cette démographie galopante.

 

Le Midrash raconte que la sœur de Moïse, Myriam, intervient et explique à son père que sa décision est beaucoup plus grave que celle du Pharaon. Pharaon avait décidé de tuer les enfants mâles et de garder les filles pour s’approprier la matrice d’engendrement  d’Israël, alors qu’Amram chef d ela tribu de Lévi avait décidé de tuer tous les enfants à venir. Pharaon leur enlevait ce monde-ci et Amram leur enlevait le monde à venir...

 

Et voilà que ce que la Torah nous raconte ici est absolument exemplaire : une réaction de ce peuple persécuté qui risque de disparaître par la persécution et l’assimilation. Et en fin de compte il y a cette émergence de cette identité de Moïse qui va prendre la tête de cette civilisation égyptienne.

 

C’est ce qui s’est passé dans l’histoire, ce peuple de métèques plaçant ses élites à la tête et qui a provoqué la réaction de l’antisémitisme inévitablement ... De notre temps l’exemple du judaïsme allemand depuis le siècle dernier qui montre à quel point la symbiose avec la culture allemande avait été de haut niveau. De la même manière que la symbiose judéo-espagnole avait été une réussite extraordinaire, la conséquence en a été l’inquisition.

 

Chaque fois qu’il y a cette symbiose il faut commencer à craindre que ce qui risque d’arriver est du genre Shoah.  Actuellement l’endroit à risque c’est certainement en Amérique…

…/… 

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Published by Manitou - dans PARASHAT HASHAVOUA
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