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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 16:07

Morale et Cataclysme Naturel

(Peri Tsadik Voyant de Lublin sur Genèse) 1981

Cours 2

http://www.toumanitou.org/toumanitou/la_sonotheque/pensee/morale_et_cataclysme_naturel/cours_2

Durée : 42,2 minutes - Face B - 149-02

 

Je vous résume très brièvement ce que nous avons vu hier :

Le texte de l’Exode, en particulier au chapitre 13, la parashah de Beshala’h, impute au Pharaon le fait que le peuple d’Israël soit sorti d’Egypte :

Vayehi Béshala’h Paro Et Ha-âm

 

A partir de cette question nous avons vu la réponde donnée par le midrash : en vérité, il s’agit d’une partie du peuple qui, n’ayant pas l’initiative de sortir d’Egypte par elle-même, a été contrainte de le faire par le Pharaon.

Vous comprenez pare vous-même du point de vue de l’identification des événements à quelle tendance dans l’histoire de la société d’Israël cela correspond chaque fois que ces mêmes péripéties se retrouvent dans l’histoire.

 

A partir de ces premières remarques nous avons vu que le midrash élargit beaucoup plus ce problème d’une catégorisation des différentes parties du peuple d’Israël selon un schéma de l’enseignement de la kabalah : dans l’âme individuelle de chaque personne en général, il y a différentes fonctions, et cela se retrouve dans une identité collective à l’échelle d’un peuple.

Et par conséquent, ce n’est pas simplement une division en deux parties, ceux qui auraient pris l’initiative de sortir d’Egypte et ceux qui auraient été contraints de sortir d’Egypte, mais en réalité quatre groupes différents qui sont en réalité cinq.

Chaque fois qu’une péripétie importante des événements constitutifs de l’identité d’Israël apparait, tout se passe comme si ce schéma joue et apparait cette dispersion en différentes réactions.

Là-dessus se sont greffés des questions que nous retrouverons à propos des différentes analyses.

 

A partir de ce premier schéma introductif apparait le problème du vocabulaire : les niveaux inférieurs de cette identité sont dénommés par le terme « âm » qui signifie « peuple », et les niveaux supérieurs sont dénommés par le terme « Bnei Israël ». le terme de « Bnei Israël » désigne à proprement parler les Hébreux descendants des patriarches se trouvant dans l’exil d’Egypte, et le terme de « âm » renvoie de façon plus générale à ce que le texte appelle d’autre part le Erev Rav à propos du veau d’or, ou de Assafsouf (un ramassis, une multitude, une foule) à propos de la réclamation de viande dans le désert.  

 

On a vu la nécessité au moment de la sortie d’Egypte, d’inclure et d’introduire dans l’identité d’Israël tous ces hommes provenant d’autres peuples asservis au même esclavage, et qui ont vécu cette expérience à l’échelle individuelle de cette dialectique galout-géoula, asservissement-délivrance. C’est une expérience existentielle qui constitue la foi d’Israël ce qui explique pourquoi Moïse prend l’initiative de les intégrer.

 

Il y a quelque chose de fondamental et de nécessaire : Israël ne pouvait sortir d’Egypte qu’avec le Erev Rav.

 

L’histoire d’Israël est mystérieuse à travers tous les temps, y compris contemporains. Les historiens, sociologues et anthropologues préoccupés de ce problème rencontrent les manifestations historiques, humaines et sociales et politiques du peuple d’Israël en général comme un véritable mystère qui ne rentre dans aucune catégorie cohérente des lois qui régissent les sociétés. Nous allons partir de cette remarque, vous avez tous plus ou moins expérimenté cela.

 

Ceci dit, nous avons l’enseignement de la Torah à ce propos.

 

Le principe que nous choisissons dans ces études c’est le principe du midrash mis en forme par Rabi Yehoudah HaLévi dans le Kouzari, et surtout développé par le Maharal qui nous sert de référence.  

Je voudrais vous l’expliquer très simplement : On ne peut pas comprendre ce que le texte nous dit des événements du commencement de cette même identité si on n’est pas capable de l’identifier dans l’existence. Mais inversement, on ne peut pas l’identifier dans l’existence, et cela veut dire dans le temps contemporain à chaque fois, si on ne comprend pas ce que le texte a dit. L’un éclaire l’autre. Le texte éclaire la situation historique que nous vivons, mais c’est l’expérience de cette situation historique qui fait comprendre le texte, et réciproquement. Vous comprenez très bien qu’il y a un cercle vicieux qui ne peut être brisé que par l’enseignement de la tradition qui nous aide à identifier de quoi il s’agit.

 

Un exemple :

Une des questions fondamentales à propos de la faute du veau d’or : 40 jours après l’événement de la révélation du Sinaï où le peuple entier assiste à la révélation du Dieu dont parle la Bible qui donne la Torah, se produit une scène d’idolâtrie !? C’est incompréhensible.

Ou pour notre sujet : Comment se fait-il, 7 jours après la sortie d’Egypte où ce peuple a expérience de la Providence divine pour lui et qu’il se retrouve bloqué entre la mer rouge et l’armée égyptienne, qu’il soit sujet à la panique ?

C’est mystérieux et étrange à première vue.

Ce n’est que l’identification patiente et persévérante du sens des événements qui nous fait comprendre et le texte et la réalité.

 

Il est bien évident que cela ne peut pas être reconstitué par l’imagination ou la raison.

Des événements historiques dans leur signification ne peuvent pas être réinventés pour être compris. Nous avons besoin d’une mémoire, et c’est l’objet de l’enseignement traditionnel de communiquer cette mémoire qui permet l’identification et donc la lecture du texte et réciproquement, à l’aide de la lecture et l’identification des événements.

 

**

 

Nous avons en hébreu la racine ayin-reish-beit qui a plusieurs significations. Pour ceux d’entre vous qui connaissent l’arabe, vous savez qu’il y a trois ayin différents dans les langues sémitiques.

Les significations en hébreu sont récapitulées sur la racine ayin-reish-beit comme s’il s’agissait toujours du même ayin, mais en réalité la différence de sens vient de ce qu’il y avait primitivement dans la langue fondamentale des racines différentes en fonction de la prononciation différente du ayin. Vous voyez qu’on a besoin d’une mémoire pour éclairer ces problèmes. Le sens fondamental c’est l’idée de mélange ârov. Idée que l’on retrouve ici dans l’expression êrev rav.

Et puis le mot êrev qui signifie le crépuscule du soir.

Le crépuscule du matin se dit boqer. De la racine Lébaqer : distinguer. Le matin c’est le temps où l’on commence à distinguer les formes à la fin de la nuit. Le soir c’est le temps où les formes commencent à se mélanger. A ce mot de soir se rattache le ôrev qui est le corbeau, l’oiseau du soir. Et c’est vraiment un autre âyin.

Un autre sens qui est le doux. Par exemple, qol ârev – une voix douce. Mais c’est un doux particulier, ce n’est pas sucré. C’est la douceur qui vient du mélange des choses contrastées. Cela se rattache toujours à la même idée. Par exemple,  un autre mot pour dire le doux : naïm qui est à une toute autre consonance que ârev.

Un autre sens qui est celui d’un gage. Etre gage de quelqu'un d’autre. Êravon un gage.

Mais là je ne sais pas quel est le lien. Il faut que je cherche.

 

Mais enfin le sens fondamental du êrev rav, ce n’est pas le grand soir comme diraient les marxistes, mais c’est le grand mélange.

L’hébreu est de la racine ayin-beit-reish.  

C’est donc une approximation brouillée de l’identité hébraïque.

Si on a le temps en fin de séminaire je vous rappellerais les différents sens de cette racine là de l’identité de l’être hébreu. Avec l’idée de passage et de l’embryon, et puis ce que nous allons voir avec le passage de la mer.

 

***

 

Je relis le premier verset de notre parashah.

Sur la base de trois mots du verset, le midrash intervient explique le détour que le peuple va faire sous la conduite de Moïse alors qu’il pouvait entrer directement par le chemin de la côte, dénommé « derekh eretz pelishtim ».

Il va y avoir un détour avec comme première étape le passage par la mer rouge, et puis deuxième étape l’événement de la promulgation de la Torah au Sinaï.

 

La question qui se pose à nous dès la lecture du verset : pourquoi était-il nécessaire de faire ce détour ?

Quelle est la motivation donnée par la Torah pour faire ce détour.

Je vous rappelle brièvement la conclusion à laquelle on est arrivé hier : alors qu’on s’attendait à ce que la Torah nous enseigne explicitement la nécessité de passer par le Sinaï pour recevoir la Torah on ne trouve aucune raison à cela et c’est une toute autre raison qui nous est donnée.

 

La raison nous est apparue comme une sorte d’impréparation, de vulnérabilité du peuple au moment de la sortie d’Egypte qui a fait que dans sa plus grande partie le peuple aurait renoncé à continuer l’aventure de la sortie du monde ancien de l’exil pour le monde nouveau d’Eretz Israël et retourner dans la situation antérieure.  

 

C’est précisément parce qu’il y a eu cette impréparation que le don de la Torah dans le désert est devenu nécessaire. Sinon la Torah aurait été donnée à Tsion et non pas au Sinaï. Puisque le verset nous dit clairement : « KiMiTsion Tetsé Torah ».

 

Je vous donne une opinion de Judah Halévi concernant le Sinaï. Et c’est un problème contemporain, on voit que l’histoire hésite. Elle a hésité plusieurs fois. Il y a eu plusieurs campagnes du Sinaï et chaque fois il y a un phénomène d’aller-retour pour avoir à qui cela appartiendra d’Israël ou de l’Egypte. L’histoire hésite encore, le problème n’est pas fini. C’est comme si l’histoire commente la Torah !

La majorité des poskim, les décisionnaires, indiquent que le Sinaï ne fait pas partie d’Eretz Israël. Il y a des discussions pour savoir où est la frontière exacte. C’est un autre problème. Mais certains décisionnaires, dont Judah Halévi, font du Sinaï une partie d’Eretz Israël, à cause de ce verset : KiMitsion Tetsé Torah. Et puisque la Torah a été donnée au Sinaï, c’est que le Sinaï fait partie de Tsion ! Ce n’est pas l’opinion retenue par la majorité des poskim, mais nous attendons toujours la décision de l’histoire… Finalement, on verra dans les années qui viennent quel sera le psak de l’histoire. C’est un autre problème, et je referme la parenthèse.

 

Le principe que nous allons retenir pour mieux comprendre la dialectique qui apparait dans ces midrashim : la différence entre apriori et a posteriori. A priori, il n’était pas nécessaire de passer par le Sinaï. Mais puisqu’il y a  des raisons qui ont rendu nécessaire ce détour alors à postériori nous sont enseignées les raisons importantes pour recevoir la Torah au Sinaï. C’est toute la structure du livre de Shemot qui est en question dans ce problème. A partir de cette question simple : quel était l’objectif de la sortie d’Egypte ?

Aller au Sinaï recevoir la Torah pour aller ensuite n’importe où la pratiquer même en Eretz Israël accompagné par le messie… C’est une thèse que je ne partage pas qui est très répandue, en particulier en France. C’est la thèse officielle du judaïsme religieux de la diaspora. Sortis d’Egypte pour recevoir la Torah et ensuite être juif à Chicago ou à Brooklin ou Johannesburg… Et pourquoi pas, à Jérusalem ?

 

La thèse qui me parait plus évidente et normale suit le récit de la Torah. Il faut relire la Bible. L’objectif de la sortie d’Egypte était d’aller en Eretz Israël. Incapables d’y parvenir directement, nous avons du faire un stage d’apprentissage dans le désert pour y recevoir la Torah. Avant d’être sage il faut être apprentissage…

 

Je ne sais pas si la schématisation de ces deux thèses vous étonne mais il y a entre les deux une incompatibilité totale. D’un point de vue théorique en tout cas. D’un point de vue existentiel, chacun est toujours partagé entre les deux thèses. Mais c’est le cas des générations de transition. Un tri se fera à la longue, et il risque d’apparaitre un schisme radical entre les tenants de ces deux thèses différentes. Or, c’est précisément cette hésitation d’identité que la Torah nous raconte dans notre texte.

 

Le début de la parashah de Vaéra  au chapitre 6, verset 2 : il y a un texte très clair qui explique clairement l’objectif de la sortie d’Egypte. Quitter le monde ancien de l’exil, traverser le désert entre l’être ancien et l’être nouveau, pour arriver à l’être nouveau d’Eretz Israël, sans aucune allusion à la nécessité de passer au Sinaï pour y recevoir la Torah !

C’est donc à postériori que cela est devenu nécessaire. Parce que toute une partie du peuple, dans ses trois premiers niveaux dénommés « âm », n’est pas assez forte pour cette sortie qui lui est imposée absolument, pour ce qui concerne la première partie du peuple : « Vayhi Beshala’h Paro Et Haâm ». C’est Paro qui les a forcés, dans une expulsion. Shilou’him signifie le divorce, l’expulsion. La deuxième partie est sortie d’elle-même mais veut revenir à la première difficulté rencontrée. La troisième partie pense qu’il s’agit d’une guerre perdue d’avance mais décide de mourir dans l’honneur… Jusque-là il y a encore une incapacité.

La quatrième partie envisage la prière. Mais c’est un manque de foi de croire qu’il faut prier pour obtenir ce que Dieu a promis. Cela parait paradoxal mais on étudiera cela plus en détail.

Et la cinquième partie décide après la sortie de continuer d’avancer…

 

Il y a là-dessus beaucoup de midrashim qui comparent tous ces problèmes à une naissance. Un enfant dans le sein de sa mère. La question se pose de savoir s’il naitra ou pas. Avec ce courage nécessaire pour naitre. A partir du moment où déjà la tête est sortie et il a commencé à naitre faut-il revenir dans le sein maternel ou avoir le courage de sortir…

On peut imaginer cette panique de l’enfant s’il avait conscience au moment de la naissance, et cet affolement de savoir dans quel monde il va entrer… il pourrait avoir ces différentes réactions, dont celle du souhait du retour dans le sein maternel égyptien…

 

Et Moïse va se heurter à tous ces problèmes à la fois.   

 

Q : tous les enfants de Jacob étaient descendus en Egypte, personne n’était en Israël…

R : oui c’était la galout totale.

Q : et il n’y avait donc aucun foyer permanent en Eretz Israël ?

R : sinon d’une promesse qu’on avait gardé dans la mémoire d’Israël. Et cela a été la situation de nos deux mille ans à nous à partir de la destruction du deuxième temple où la métropole a été détruite, et nous n’avions de référence à la métropole que sous la forme d’une promesse venue de la mémoire et qui impliquait une espérance pour l’avenir. C’est très analogue.

Q : …

R : il n’y avait pas d’hébreu en Eretz Israël pendant que la famille de Jacob était en Egypte, Mais si c’était le cas, ils auraient été beaucoup plus Israël que ceux qui ont été obligés de passer le stage du Sinaï, parce qu’ils n’en auraient pas eu besoin. A priori on n’en avait pas besoin. Mais à postériori ce passage était nécessaire. Un camp de vacances de 40 ans dans le désert avec Mosheh rabénou pour apprendre la Torah. 

Mais à priori l’histoire avait un tout autre sens. Mettre fin à la phase embryonnaire de l’Egypte pour naitre au monde de la promesse. Mais il a fallu cet apprentissage à postériori.

 

Q : Il y a ce rapport à la terre qui n’est pas le lieu où l’on est né. L’Egypte est la terre où l’on est né en tant qu’esclaves.

R : Il faut recommencer à Abraham. Vous voyez à quel point nous avons besoin de la mémoire. On oublie qu’Abraham était en exil en Mésopotamie et qu’il avait dans sa mémoire la terre d’Israël qui était l’héritage de Shem. Voilà à quel principe cela se rattache. C’est pourquoi quand Dieu lui donne rendez-vous sur la terre qu’Il lui montera, sans lui indiquer, Abraham sait où il faut aller. Sinon le texte serait mystérieux. Abraham sait où aller, car il se rappelle où est la terre des Hébreux, comme le dira Joseph par la suite aux princes égyptiens. Et la terre des Hébreux est celle d’où la famille d’Abraham a été exilée en Mésopotamie.

Il faut retrouver cette donnée : Que fait Abraham l’hébreu en Mésopotamie ?

Il est en mission hébraïque d’exil dans la civilisation du temps. C’est le principe que je vous rappelle : chaque fois qu’il y a une civilisation en élaboration, Israël est en diaspora dans cette civilisation. D’où cette dialectique : le temps de gestation au sein de la civilisation du temps – et c’est le sens ôbar de îvri – nous sommes en gestation embryonnaire dans la civilisation du temps à chaque fois. Arrive le moment de l’accouchement, et c’est là que notre texte intervient pour nous expliquer les difficultés.

 

Le schéma général – que nous avions étudié, Michel Prince et moi, lorsque nous avons fait un séminaire sur ‘Hanoukah – c’est que l’histoire du monde va traverser quatre grandes civilisations, quatre empires, auxquels correspondent quatre exils d’Israël. Trois à l’extérieur, et un à l’intérieur du pays. Il y a d’abord eu la civilisation de Babel dont Abraham sort tout seul. Ensuite, l’exil d’Egypte qui est comme une civilisation annexe de la civilisation de Babel, et dont sort Israël sous la direction de Moïse. Ensuite, la grande civilisation Perse de laquelle sort Israël, Shivat Tsion avec Ezra et Néhémie pour fonder le deuxième royaume de Juda. Ensuite, la grande civilisation grecque avec le cas particulier de l’exil d’Israël sur sa propre terre au temps de la civilisation grecque, exil dont nous sortons avec les Makabi et Matatyahou. Ensuite, la civilisation romaine dont nous sortons actuellement. Et c’est la dernière sortie d’exil dans le schéma des prophètes d’Israël. Je n’ai pas dis que nous étions sortis de la civilisation romaine avec Herzl mais j’aurais pu le dire…

 

A l’origine, Abraham est effectivement un homme de la terre d’Israël en mission d’exil en Mésopotamie.

 

Notre histoire commémorée ne commence pas à la sortie d’Abraham d’Our-Kasdim mais à la sortie d’Egypte pour au moins deux raisons fondamentales. D’abord parce que la sortie d’Abraham d’Our-Kasdim est irréversible. Elle a réussie et n’a plus à être commémorée. Il n’y a pas de place pour la commémoration d’un événement qui est complètement intégré au niveau de l’identité. Nous ne trouvons pas dans le calendrier une référence à la sortie d’Abraham d’Our-Kasdim, ce qui aurait pu être l’événement de référence par excellence puisque tout commence avec Abraham ! Dans une religion mythique, l’histoire d’Abraham aurait été le mythe fondateur. Mais nous ne sommes pas une religion mythique, nous sommes une histoire.

Cela nous mène à la deuxième raison : Abraham était un homme unique ! Alors que sort d’Egypte une nation entière. C’est l’identité collective d’Israël qui commence à la sortie d’Egypte, et c’est pourquoi c’est notre commencement absolu. Et cela se relie à la première raison comme vous le comprenez parce que c’est pour évacuer ce qu’on pourrait appeler de façon plate « le culte de la personnalité ».

La sortie d’Egypte est un point de départ irréversible mais inachevé. Et nous avons à le commémorer, c'est-à-dire à le réaliser de plus en plus. Mais en tant qu’événement collectif, il est irréversible mais inachevé. C’est pourquoi il nous est raconté et donné à commémorer. La commémoration ne consiste pas simplement à se rappeler d’un événement passé, mais de commémorer un événement passé comme promesse d’un futur. C’est tout le problème du zekher…

 

Q : En quoi l’exil de Babel d’Abraham est-il terminé ?

R : La mutation de l’identité humaine opérée à travers Abraham est radicalement irréversible. On quitte le temps de la religion naturelle pour accéder à la religion monothéiste. Je vous dis des mots très formels, simplement pour indiquer la mutation radicale. Jusqu’à Abraham, la religiosité humaine est une religiosité naturelle de reconnaissance des déterminismes naturels comme forces divines. C’est la religion païenne qui possède sa propre ferveur, mais c’est une religion sans espérance. On ne trouve pas ce qui fait l’essentiel de la foi qui commence avec Abraham : l’espérance du salut. La piété consistait à s’asservir aux conditionnements naturels. Et toutes ces religions qui ont eu leur grandeur de ferveur, et qui restent incompréhensibles par les modernes, ont toutes un mythe astrologique à la base. C’est cette prise de conscience que le monde est soumis à un processus de fonctionnement cosmique qui serait la traduction de la divinité. La divinité c’est les lois de la nature. Les modernes ont tellement laïcisé ce principe qu’ils ont totalement évacué la ferveur spirituelle qui existait chez les païens. Au fond, le matérialisme contemporain c’est la même chose que la mentalité païenne mais avec en moins l’épaisseur énorme de ferveur spirituelle et de poésie que les païens possédaient, et que les philosophes matérialistes ont perdu. Mais c’est la même idée. Je vous donne l’exemple de certaines catégories : la vie humaine est soumise à des déterminismes matérialistes. On pourrait l’illustrer par énormément de textes.

Par exemple, lorsque le Pharaon commence à rêver, et qu’il ressemble presqu’à un hébreu en rêvant, il rêve le dérèglement des lois qui président à l’économie égyptienne. Aucun des sages de l’Egypte ne peut lui expliquer son rêve parce que l’idée du dérèglement des déterminismes, fussent-ils économiques, est étranger à la mentalité païenne. Pharaon apparait presqu’hébreu, et Joseph conclut au mariage possible avec cette civilisation pour l’hébraïser. Il se trompe, mais il y avait de quoi se tromper. Joseph en bon hébreu parvient à expliquer ce rêve parce que pour l’hébreu cela va de soi qu’il y a une volonté libre qui peut faire éclater les conditionnements déterminés. C’est le choc de deux mentalités : l’une qui est celle d’une religion matérialiste dialectique pour laquelle l’idée d’un détraquement de l’économie est impensable. Les faits se trompent contre l’idéologie qui ne peut pas se tromper. Et on cherche immédiatement les coupables (les Juifs). C’est une mentalité orthodoxe dans le sens étymologique du terme. Alors qu’un enfant hébreu peut expliquer ce rêve très facilement. Le midrash indique les explications données par les sages égyptiens qui sont des explications de type matérialiste historique. Alors que cette idée d’un facteur d’indifférenciation d’une volonté libre puisse intervenir dans le fonctionnement du monde cela commence avec Abraham. Et c’est la foi des Hébreux. Avec Abraham s’opère une mutation religieuse radicale. Jusque là c’est la religion naturelle, et à partir d’Abraham c’est la religion dont parle la Bible : au-delà du fonctionnement des lois de la nature il y a la volonté libre du Créateur de ce monde fonctionnant selon les lois de la nature. Et seul l’hébreu est relié à ce Dieu-là. Tous les autres sont reliés aux divinités naturelles. Ce qui n’est pas rien. Ce sont les modernes qui sont incapables de diagnostiquer de ce dont parlaient les païens lorsqu’ils parlaient de leurs Dieux au pluriel…   

 

Je vous donne un exemple qui m’avait beaucoup frappé lorsque j’étudiais au lycée en classe de 6ème. On étudiait les peuples de l’antiquité. On étudiait les Égyptiens les Aztèques, les Grecs… et les Hébreux. J’allais au Talmud Torah en même temps, donc les Hébreux je connaissais… On a eu une composition sur les Hébreux.

J’ai vu que si les historiens étaient capables de dire de telles erreurs sur les Hébreux, cela devait être le cas pour les autres peuples contemporains des Hébreux.

En particulier les Grecs. On nous les présentait comme des géants dans tous les domaines sauf celui de la vie spirituelle !? Je suis donc arrivé à la conclusion que les modernes étaient incapables de comprendre la spiritualité des anciens. Ils comprennent seulement ce qu’il en reste comme traces de civilisation matérielle. Mais l’âme grecque leur était complètement hermétique. Jusqu’au jour où Freud s’est levé et a donné une analyse d’un des mythes grecs. Et subitement le monde étonné s’aperçoit que ces mythes soi-disant infantiles contiennent de la sagesse.

 

Les modernes ont perdu cette expérience de ce que pouvait être cette religiosité d’avant Abraham et qui a continué longtemps encore jusqu’à la disparition. Mais cette relation à la divinité naturelle cela continue à être vivant en Afrique, en Asie et en Amérique du sud. Mais un moderne rationalisé par le latin c’est complètement aberrant et n’entre dans aucune cohérence intellectuelle.

L’idée qu’il puisse y avoir une relation entre les phénomènes du monde extérieur et ce qui se passe dans la conscience intérieure de l’homme est une idée aberrante pour l’occidental alors que c’est un des fondements de la sagesse pour l’oriental.

 

La sortie d’Abraham d’Our-Kasdim est un commencement absolu irréversible et réussi achevé qui n’a plus à être commémoré. Nous sommes les Hébreux depuis Abraham ! Cette identité hébraïque existait avant, mais était clandestine. Elle sort et émerge avec Abraham. C’est irréversible.

Nous avons eu des précurseurs d’Abraham, les héros de la foi en leurs temps. Mais la mutation avec Abraham les renvoie à la préhistoire. C’est au niveau d’Abraham que la mutation radicale se produit.

 

La sortie d’Egypte est une mutation très importante mais qui est en cours de travail. Avec Abraham sort un homme et sa famille tandis que de l’Egypte sort un peuple entier. L’interpellation au niveau d’un peuple est considérablement plus difficile que l’interpellation au niveau d’une personne. Et toutes ces raisons jouent à la fois. Nous attendons la dernière Pâques comme diraient les chrétiens qui ont cru qu’elle était arrivée il y a deux milles ans. Nous attendons la dernière commémoration de la sortie d’Egypte qui sera la mutation messianique. C'est-à-dire que le processus commencé avec la sortie d’Egypte aura été intégré et achevé, et cette libération aura définitivement réussi, elle n’aura plus à être commémoré, on s’en rappellera mais on ne devra plus la commémorer. On sera passé à un stade ultérieur.

 

Pour une partie du peuple d’Israël c’est le cas aujourd’hui : cette histoire commencée avec la sortie d’Egypte et qui s’appelle la galout, s’achève de nos jours.   

 

Faire la preuve de l’identité d’Israël selon la volonté du Créateur à l’échelle d’un peuple est une tache surhumaine, considérablement plus difficile que toute autre stratégie possible à l’échelle d’individus ou d’églises qui seraient les saints, ou les justes de l’humanité. Mais à l’échelle d’un peuple ou d’une nation, avec ces fendeurs de bois et ces porteurs d’eau comme le dit la Torah pour faire la preuve que tous participent de cette identité d’Israël, c’est le défi ultime que la Torah nous donne et qui est difficile.

C’est là la preuve à l’échelle de l’universel. Alors que dans une église ou une confrérie sainte – fut-ce celle d’une confrérie de ‘hassidim – c’est à l’échelle des élites. Mais le Créateur cherche la sainteté à l’échelle d’un peuple et non pas celle d’une communauté. C’est la formule chrétienne. Et quand la synagogue commence à imiter l’église c’est l’échec. D’ailleurs on n’y arrive pas, parce que nous n’avons pas la même histoire ni le même projet d’identité ni la même interpellation.

 

…/…

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Published by Phil O'Semith - dans PENSÉE JUIVE
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